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Michel Saby
(saby.michel@gmail.com) - Cabinet liberal mediation généralisteValérie BENOIT MESNARD
(valerie.benoit16@gmail.com) - (Pas d'affiliation)
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L’IA peut-elle aider à cultiver un doute méthodique et à soutenir le lien en médiation, sans empiéter sur la responsabilité du médiateur ni sur la sécurité qu’apporte le droit ? La médiation n’est pas qu’une technique : c’est une manière d’être. Jean-François Six le rappelait : « on ne fait pas de la médiation, on est médiateur ». Le droit fixe un cadre de certitude ; la médiation ouvre un espace de « peut-être » fécond où l’on cherche, avec méthode, ce qui peut être accepté par tous. Entre ces deux pôles, l’IA n’est ni un tiers neutre ni un arbitre, mais un assistant. Elle aide à structurer les informations, à reformuler, à expliciter des familles de critères et à mettre en forme des documents. Elle n’a pas d’intention ni de « regard » ; elle outille une délibération qui demeure humaine. D’où une vigilance nécessaire face aux biais, aux hallucinations et à la difficulté de saisir les non-dits contextuels. « Le doute est un mol oreiller pour une tête bien faite » : il s’agit de douter avec méthode pour mieux décider, non de s’abandonner à l’incertitude.
L’ IA passerelle avec le droit notarial
L’IA a des réponses sur tout mais l’IA a- t- elle réponse à tout ? Ce que le notaire ne peut pas dénouer la médiation peut l’amorcer . La grande majorité des cas de médiation sont liés à la famille et de ce fait au droit concernant cette dernière. Le droit apporte la norme et la sécurité ; la médiation crée l’espace relationnel où se négocient les significations et les engagements. L’IA, si elle est bien cadrée, clarifie sans se substituer. Elle apporte une capacité de synthèse et d’ordonnancement utile lorsque les pièces sont nombreuses, les perceptions divergentes et les termes ambigus. Parler d’outil, plutôt que d’une « IA qui prend parti », évite l’anthropomorphisme et rend claires les responsabilités : la décision est humaine ; la qualité de la relation demeure l’affaire du médiateur ; la sécurité reste bornée par le droit et l’expertise du notaire .
Ce que l’IA change
L’apport réel se joue d’abord en amont : synthétiser les documents, harmoniser le vocabulaire, faire apparaître convergences et divergences, préparer des questions ouvertes et une trame de maïeutique qui aideront à faire émerger les enjeux implicites. Pendant la médiation, uniquement avec le consentement explicite des parties, l’IA peut servir d’appui ponctuel pour reformuler une proposition, vérifier la cohérence d’options et éclairer les compromis possibles, sans présumer du choix. Après la séance, elle facilite la mise en forme d’éléments de langage communs, la rédaction d’un projet d’accord et d’un plan de suivi, qui restent soumis à relecture juridique et validation des parties. Nulle « IA en direct » sans accord préalable, aucune capture de données sensibles hors du cadre consenti, et jamais de substitution au médiateur : ces bornes sont constitutives de la confiance.
Souffrance éthique et évaluation
La « souffrance éthique » décrite par Christophe Dejours naît du décalage entre le travail prescrit, le travail réel et ce que la personne estime juste de faire. Quand les critères d’évaluation sont flous ou unilatéraux, les conflits s’enkystent. Ici, l’IA aide à mettre à plat des familles de critères : clarté et définition, équité de répartition, faisabilité au regard des moyens et du temps, traçabilité des preuves, soutenabilité pour éviter les effets pervers; puis à distinguer ce qui est objectivable de ce qui relève d’un jugement conjoint. Elle ne définit pas « les bons critères » et ne décide pas ; elle rend le désaccord plus intelligible et réduit l’arbitraire perçu. Dans une entreprise de service, par exemple, une cheffe d’équipe conteste une évaluation jugée « insuffisante ». Utilisée en amont, l’IA aide à lister et préciser les critères pertinents (qualité perçue, montée en compétences, stabilité d’équipe, délais, incidents). Le médiateur s’appuie ensuite sur cette grille pour structurer l’échange et faire émerger un accord sur quelques critères partagés, un calendrier de mesure et un rendez-vous d’ajustement. Ce n’est pas « la décision de l’IA », mais une décision humaine, mieux informée.
La posture professionnelle
La présence ne se délègue pas. La congruence, au sens de Carl Rogers (cohérence entre ce que l’on ressent, pense et exprime), demeure le socle de la confiance. La non-immédiateté chère à Peter Fenner (suspendre le réflexe de réponse pour laisser la compréhension émerger) protège la qualité du lien. Correctement encadrée, l’IA libère de la bande passante cognitive en prenant en charge la technique (synthèses, vérifications, mise en forme) pour que le médiateur reste centré sur l’écoute et la relation. La clarté des rôles évite les glissements : l’outil structure et documente, le médiateur conduit et garantit l’éthique, le droit borne et sécurise.
Garde-fous et conformité
Toute utilisation de l’IA en médiation suppose un consentement explicite des parties, la minimisation et l’anonymisation des données, l’assurance qu’aucune information sensible ne sera réentraînée dans des modèles publics, une traçabilité effective des contenus soumis et générés, un contrôle humain systématique et le respect du RGPD ainsi que de l’AI Act, qui introduit une logique de risques, de transparence et de gouvernance des données. Ce cadre n’est pas un supplément d’âme ; il conditionne la légitimité de l’outil et protège la relation.
Douter ensemble, décider mieux et durablement
Le triptyque droit – médiation – IA n’est pas un jeu à somme nulle. Le droit protège, la médiation relie, l’IA clarifie et a un rôle prépondérant dans la pérennité du lien qui a besoin d’une mémoire objective Le doute, loin d’affaiblir la décision, la renforce lorsqu’il est méthodique et partagé. Utilisée pour ce qu’elle sait faire (structurer, reformuler, expliciter) et dans un cadre consenti, traçable et conforme, l’IA aide des personnes à mieux se comprendre… donc à mieux s’accorder par une qualité du lien cultivé de souvenirs factuels.
Bibliographie
- Dejours, C. (1998). Souffrance en France : La banalisation de l’injustice sociale. Paris : Seuil.
- Fenner, P. (2007). Radiant Mind: Awakening Unconditioned Awareness. Boulder, CO : Sounds True.
- Montaigne, M. (2007). Les Essais(éd. établie d’après l’« Exemplaire de Bordeaux »). Paris : Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1580.)
- Rogers, C. R. (1998). Le développement de la personne(trad. fr.). Paris : InterÉditions. (Œuvre originale publiée en 1961.)
- Six, J.-F. (1990). Le temps des médiateurs. Paris : Seuil.
- Six, J.-F. (1995). Dynamique de la médiation. Paris : Desclée de Brouwer.
- Union européenne. (2016). Règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 (RGPD). Journal officiel de l’Union européenne.
- Union européenne. (2024). Règlement (UE) 2024/1689 établissant des règles harmonisées en matière d’intelligence artificielle (AI Act). Journal officiel de l’Union européenne.
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