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Les auteurs
Valérie REVEST
(valerie.revest-arliaud@univ-lyon3.fr) - iaelyon School of Management, Magellan, Université Jean Moulin - ORCID : https://orcid.org/0000-0002-0083-0106Bérangère SZOSTAK
(berangere.szostak@uvsq.fr) - Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, Laboratoire LAREQUOI - ORCID : https://orcid.org/0000-0002-8691-2697
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Les plateformes d’innovation par concours s’imposent progressivement dans les organisations comme des dispositifs alternatifs à l’innovation interne classique. Leur montée en puissance interroge la manière dont les savoirs — et plus particulièrement les connaissances tacites — peuvent y être activés (Jeppesen & Lakhani, 2010). Cet article cherche à éclairer ce sujet (cf. Revest and Szostak, 2025). Notre hypothèse est que la participation à ces plateformes ne se réduit ni à une logique d’expertise, ni à une pure recherche de récompense, mais constitue un processus d’apprentissage original potentiellement propice à la mobilisation de savoirs non encore formalisés et explicités (Nonaka & Takeuchi, 1995 ; Nightingale 2003).
A partir d’un cadre théorique pluridisciplinaire, nous examinons dans quelles conditions les connaissances tacites — entendues comme des savoirs incorporés, souvent inconscients, enracinés dans l’expérience ou les pratiques (Polanyi, 1966) — peuvent être activées dans un environnement numérique compétitif : les plateformes avec concours (Boudreau & Lakhani, 2013).
L’analyse est enrichie d’une étude qualitative exploratoire menée auprès de participants d’une plateforme universitaire (Management & Data Science), qui combine enjeux pédagogiques et finalités scientifiques. Nous cherchons à comprendre comment la confrontation à un problème réel, dans un environnement relativement ouvert et horizontal, peut favoriser la conscientisation progressive de compétences jusqu’alors latentes. À travers cet article, nous réinterrogeons la manière dont les organisations (entreprises, plateformes) peuvent tirer parti de ces dynamiques, non seulement pour résoudre des problèmes, mais aussi pour favoriser la mobilisation de savoirs implicites, souvent ignorés des acteurs eux-mêmes.
Cadre conceptuel
Notre point de départ théorique réside dans l’analyse des plateformes d’innovation comme dispositifs qui articulent mise en visibilité des problèmes organisationnels et sollicitation de compétences distribuées. Ces espaces numériques font appel à des solveurs aux profils hétérogènes, extérieurs aux organisations demandeuses, et dont les motivations sont variées (Boudreau & Lakhani, 2013, 201 ; Liotard & Revest, 2023). De tels espaces s’apparentent à des lieux de rencontre entre des problèmes « en attente de résolution » et des savoirs parfois inattendus.
Trois dimensions apparaissent structurantes dans le fonctionnement de ces plateformes :
- La formulation du défi, qui conditionne la capacité à susciter l’intérêt et à orienter la mobilisation cognitive (Piezunka & Dalhander, 2019) ;
- Le contexte de la plateforme, plus ou moins favorable à la créativité, à l’autonomie et à l’apprentissage (Cohendet & Simon, 2016) ;
- Les motivations et trajectoires des participants, qui influencent leur engagement et la manière dont ils investissent le problème (Füller et al., 2017).
Nous mobilisons ici une approche évolutionniste, où le problème est considéré comme l’unité d’analyse de notre réflexion, selon la logique classique variation-sélection-rétention (Nelson & Winter, 1982 ; Dosi et al., 2008). L’approche repose aussi sur une lecture pragmatiste du savoir tacite, qui est pensé non comme étant un « déficit » d’explicitation, mais comme une forme de connaissance située, et en attente de mobilisation dans l’action.
À cela s’ajoute une attention portée aux conditions de l’environnement organisationnel. Dans ce sens, nous mobilisons les travaux sur la créativité en management qui mettent l’accent sur l’importance du contexte organisationnel pour que des idées créatives émergent ; ce contexte propice est défini par les caractéristiques suivantes : autonomie, feedback, sécurité psychologique, droit à l’expérimentation, mais aussi reconnaissance par les pairs et sens donné à l’activité (Amabile, 1988). Ces conditions sont construites et managées.
Enfin, nous introduisons une lecture élargie de la connaissance tacite, qui inclut non seulement le savoir-faire (know-how), mais aussi les dimensions émotionnelles et sociales du savoir). Cela nous permet d’éclairer la variété des facteurs permettant aux solvers de conscientiser leurs connaissances tacites lorsqu’ils adressent un défi sur ces plateformes d’innovation.
Au final, nous proposons un framework pour analyser l’activation des connaissances tacites. Axé sur trois pôles : (1) les propriétés du contexte de la plateforme (2) les caractéristiques du défi, et (3) les profils et motivations des solveurs. Notre hypothèse est la suivante : l’interaction entre ces trois dimensions permet l’émergence de formes d’apprentissage situées, et la mobilisation de savoirs jusque-là inexplorés.
Test du framework
L’étude empirique menée a pour objectif de commencer à tester le framework proposé. Elle repose sur huit entretiens semi-directifs menés auprès de solveurs et d’administrateurs de la plateforme Management & Data Science. Ils mettent en lumière que la participation aux concours est appréhendée non comme un exercice d’expertise, mais comme une opportunité d’apprentissage et d’exploration. Il ne s’agit pas de faire valoir des compétences déjà maîtrisées, mais de se confronter à un problème réel dans un cadre relativement libre, parfois incertain, qui autorise la reformulation, le tâtonnement, et la découverte de ressources cognitives inattendues.
Ainsi, les motivations exprimées renvoient d’abord à la volonté de progresser, de tester ses capacités, voire de « se situer » dans un environnement semi-professionnel. En somme, ce n’est pas tant la récompense qui motive les solveurs, mais la possibilité de tester leurs compétences. Cet engagement réflexif conduit certains à identifier, a posteriori, des savoirs ou des automatismes qu’ils ne savaient pas posséder. La résolution du défi devient alors un espace de révélation du tacite, souvent par l’expérience.
Le travail de reformulation du problème occupe ici une place centrale. Loin d’être un simple ajustement technique, il engage un processus de traduction, où le défi initial est revisité à travers les prismes cognitifs et expérientiels propres aux participants. L’appropriation est progressive pour les solvers : si, au début, ils ne comprennent pas nécessairement le but, via les échanges avec un autre solver, cela leur permet de mieux l’identifier. Ces reformulations donnent lieu à des déplacements, parfois subtils, dans la manière d’aborder les données, de structurer l’analyse, voire d’en redéfinir les finalités. Le problème n’est donc pas seulement résolu : il est reconstruit dans l’action, à partir de savoirs distribués, composites, et parfois porteurs d’émotions des solveurs.
En outre, la manière dont les participants décrivent le contexte de la plateforme mérite attention. Ce dernier est perçu comme ouvert, non contraint, mais balisé — un environnement qui autorise l’expérimentation tout en maintenant un cadre suffisamment clair pour orienter l’effort.
La reconnaissance implicite accordée aux participants, quels que soient leur statut ou leur niveau d’expertise, participe à renforcer leur implication. Pour certains, l’alignement entre le défi proposé et des préoccupations personnelles ou sociétales (environnement, santé, éthique) constitue un levier supplémentaire.
Au final, six résultats principaux émergent :
- L’apprentissage constitue un moteur central de l’engagement : les participants se décrivent comme en quête d’expérimentation plus que de compétition. Les participants sont intéressés à la fois par l’acquisition de nouvelles connaissances, par l’expérimentation de connaissances en situations réelles, par apprendre par soi-même et au contact des autres ;
- La reformulation du problème agit comme levier d’activation du tacite : en reprenant la formulation du défi, les solveurs opèrent des reconfigurations qui révèlent des compétences non identifiées. L’ouverture d’esprit des participants et leur curiosité représentent un booster conséquent.
- Les défis collaboratifs sont souvent considérés comme ayant des retombées extrêmement riches au niveau individuel. On peut apprendre avec les autres, on peut apprendre des autres et on peut se remettre en question afin d’aborder des trajectoires nouvelles, non conscientisées avant.
- Le contexte non hiérarchique, bienveillant et stimulant peut favoriser la réflexivité : dans ce cas la plateforme agit comme un espace propice à la reconnaissance et la légitimation des savoirs distribués.
- Au final ce qui compte c’est autant le processus pour acquérir de nouveaux savoirs, que la base préexistante de savoirs. Le processus mis en place, seul ou à plusieurs, représente déjà une nouvelle connaissance construite
- La dimension « jeu » représente un facilitateur de la construction de nouvelles connaissances non conscientisées et demeure un stimulant important pour plusieurs participants.
Conclusion
Cet article propose une grille de lecture des conditions d’activation de la connaissance tacite dans les plateformes numériques d’innovation. L’étude de terrain met en évidence le rôle central de l’apprentissage — à la fois comme processus, finalité et catalyseur. Elle invite à penser ces environnements non comme de simples dispositifs de sourcing, mais comme des espaces où des connaissances tacites peuvent être activés, partagés et potentiellement transformés en compétences reconnues. D’un côté, les différents acteurs impliqués dans le design des plateformes et des concours peuvent s’appuyer sur ces premiers résultats, associés au rôle croissant de l’IA pour penser et proposer des environnements davantage attractifs et fructueux en matière de création de connaissances. De l’autre côté, les participants à ce type de concours peuvent s’interroger sur ce qu’ils recherchent et la trajectoire qu’ils vont emprunter.
Bibliographie
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