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Le management frugal : quand le Sud régénère le Nord

  • Résumé
    L’effondrement prévu par les collapsologues est un scénario probable. En effet, sur notre continent, nous vivons dans l’abondance depuis l’après-guerre. Mais les crises du grand confinement et les guerres intensifient la raréfaction des ressources et nous obligent à penser différemment.  Notre modèle fondé sur la croissance arrive à son terme – il est d’ailleurs de plus en plus contesté par les plus jeunes, voire par les citoyens en général qui prennent conscience des limites de ce modèle. Alors que faire ? Que faire… quand les crises se multiplient ? Comment continuer d'innover ? Comment agir quand les budgets se réduisent ? Comment continuer à mobiliser les équipes quand l’insécurité domine et qu’il y a perte de repères ? Dans le contexte actuel, les principes de la frugalité se révèlent pertinents. Derrière la frugalité se trouve l’idée selon laquelle il est possible de faire mieux avec moins en inventant des systèmes respectueux de l’environnement et des ressources.  Toutefois, il ne s’agit pas de réduire les effectifs et de provoquer une surcharge de travail. La finalité est de faire mieux pour les collaborateurs et mieux pour les entreprises et la planète.
    Citation : Frimousse, S. (Sep 2022). Le management frugal : quand le Sud régénère le Nord. Management et Datascience, 6(3). https://doi.org/10.36863/mds.a.20572.
    L'auteur : 
    • Soufyane Frimousse
       (frimousse@univ-corse.fr) - IAE de Corse, Chercheur Associé ESSEC
    Copyright : © 2022 l'auteur. Publication sous licence Creative Commons CC BY-ND.
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    Genèse et principes

    Au niveau organisationnel, la frugalité prend ses racines dans le concept indien de Jugaad de l’équipe de chercheurs menés par Navi RAJOU (2010), qui est la capacité à improviser une solution simple mais efficace dans des conditions difficiles avec des moyens limités. Les solutions jugaad ne sont ni sophistiquées ni parfaites, mais elles créent une plus-value à moindre coût. « Jugaad » est assimilable au système D.

    Au Kenya plutôt que de construire des banques et des réseaux électriques, on a accès grâce aux paiements par mobile à la distribution d’énergie verte. Cet exemple montre qu’avec l’innovation frugale, l’important est le recours à ce qui est le plus abondant, la connectivité mobile, pour traiter ce qui est rare, l’énergie. Trois critères entrent ici en jeu : l’utilisation des ressources existantes, l’agilité, l’inclusion.

    Entre l’Afrique et l’Asie, 4 milliards d’hommes et femmes vivent encore dans des environnements contraints et ont donc besoin de solutions .  Mais nous ?  Nous qui sommes des « nantis » a-t-on réellement besoin de la frugalité ? Quels intérêts ? Pourquoi jeter un autre regard vers ces pays où la pénurie oblige à l’ingéniosité et où l’innovation et l’astuce remplacent l’opulence ?

    Pourquoi la frugalité ? Quels intérêts pour les pays dits avancés ?

    Selon Dennis Meadows, monument de l’écologie politique et co-rédacteur du rapport Les Limites à la croissance de 1972, « imaginer et vivre un monde avec moins » est primordial.  Jusqu’à présent, l’ensemble des institutions, des politiques, des économistes et des citoyens ont cherché à comprendre comment obtenir davantage mettant en péril la planète.  L’alerte donnée il y a 50 ans par Meadows est enfin entendu par les décideurs et est en résonance actuellement avec les aspirations des nouvelles générations. Prenons pour exemple le mouvement des étudiants des « déserteurs » et des « bifurqueurs » qui déferle dans le monde des diplômés des grandes écoles, de l’Agro à HEC, en passant par Centrale et Polytechnique. Ils clament l’urgence environnementale et sociétale et dénoncent le « greenwashing » des entreprises.

    Ils refusent de travailler pour des entreprises qui n’en font pas assez en matière d’écologie. Ils refusent de participer à un système qui, selon eux, détruit la nature et la biodiversité. Les citoyens sont également de plus en plus demandeurs de solutions à la fois créatrices de valeur sociale et durables sur le plan environnemental. Les consommateurs veulent que les entreprises aillent bien au-delà de la durabilité et qu’elles « fassent plus de bien » à la planète.

    D’après Barabel (2022), la frugalité est une réponse à la postmodernité théorisée par Lyotard (2004). La postmodernité relève d’un moment historique de désagrégation des structures traditionnelles et de désynchronisation des rythmes et des parcours individuels. Par la perte de confiance dans les valeurs de progrès et d’émancipation, elle incarne une réaction profonde de désenchantement face au monde moderne. La confiance et la foi dans l’avenir se dissolvent, les lendemains radieux de la révolution et du progrès sont remis en question.

    Nourrie jusqu’ici par les énergies fossiles, sorte de lait maternel fourni par la Terre qui l’a engendré, l’humanité a pu se développer. C’est bientôt l’épreuve du sevrage (Rodier, 2012) car il n’est simplement pas envisageable que toute la planète puisse mener le train de vie connu par les Etats-Unis et quelques pays européens lors des trente dernières années. Où irait-on chercher l’énergie nécessaire ? Ce n’est simplement pas concevable d’un point de vue physique. Combien de planètes faudrait-il si l’Afrique s’amusait à rattraper le niveau de vie des Etats-Unis ? La seule issue est donc d’aller vers la frugalité déjà présente sur les continents africains et asiatiques, car qui dit ressources limitées dit nécessité de partager et préserver ces ressources.

    Et dans les entreprises? Y-a-t-il une place pour la frugalité ?

    Y-a-t-il une place pour la frugalité dans les entreprises ? Oui, d’autant que le concept d’entreprise full-RSE se répand : il pose le fait que l’entreprise doit avoir une utilité sociale, environnementale et sociétale. Dans la mesure où cette prise de position doit être incarnée, la frugalité peut être mise à contribution.  Mais faire beaucoup mieux avec beaucoup moins : ça veut dire quoi dans les relations en entreprise ?

    Ce défi est complètement présent aujourd’hui dans les entreprises. Un nombre grandissant de managers en témoigne. Mais cet état de fait est aujourd’hui majoritairement subi et vécu comme une pression, ce qui provoque plus de démotivation que de créativité. Dans les faits, les démarches des entreprises sont perçues par les collaborateurs comme des recherches d’économies à tout prix, et non comme des conditions d’une nouvelle approche du travail. Or, la frugalité n’est pas l’austérité ! En fait, il s’agit de dépenser un minimum d’énergie dans les relations pour un maximum d’efficience, c’est ôter tout ce qui fait barrage, tout ce qui empêche, ce qui encombre ou complique. C’est privilégier en tout la qualité de la relation plutôt que la quantité. Il est question de choisir le chemin le plus simple, simple au sens épuré. C’est le geste managérial le plus juste, le plus nécessaire.

    La frugalité véhicule l’idée d’une simplicité qui se rapproche de la démarche « d’effectuation » théorisée par Sarasvathy (2009).  La frugalité fait également référence à la capacité de trouver des ressources. Cette conception nous renvoie à la théorie des ressources de Penrose (1959) ou à celle de Wernerfelt (1984). Il est pertinent de parler des ressources dont dispose l’entreprise, mais aussi des compétences qu’elle possède pour les mobiliser (Gattet, 2017). De ces principes on peut donc déduire que le manager frugal, c’est celui qui mobilise au mieux les ressources et saisit les opportunités.

    La frugalité est bien une compétence demandée comme l’atteste l’exemple du masque de snorkeling de Decathlon. Face à l’urgence en Italie, pour remédier à la pénurie d’équipements dans les hôpitaux, la société Isinnova a transformé des masques de plongée en respirateurs. Il s’agit ici d’un télescopage entre l’univers de la plongée dans lequel la problématique de la respiration est centrale avec l’univers du soutien médical à la respiration (Parmentier, 2020).

    En Europe, on a longtemps cherché l’action efficace au sein des organisations. Il y a un commencement et une arrivée… On pense l’action à partir d’un modèle, de moyens, de buts. Il faut aboutir à un résultat et atteindre un objectif précis défini en amont de l’action laquelle s’est construite comme recherche de moyens adéquats pour atteindre un but. Dans les pays dits émergents, on recherche l’action efficiente. Là-bas, la réussite d’une action ne résulte pas d’un plan, d’une projection sur un futur, qui sera rapidement caduc, car le réel est perpétuellement en transformation… mais de l’analyse de la situation présente ! On pense en termes de terrain, de configuration, de situation, et donc de potentiel de situation (Jullien, 2022). La conception « occidentale » de l’efficacité comporte une dimension instrumentale, une logique de mesure des écarts par rapports à des objectifs. A l’opposé, la conception des pays émergents de l’efficience repose sur la fluidité et la continuité du processus.

    Le management frugal est donc « une approche » qui consiste à travailler avec le potentiel de situation auquel on peut faire face. Il s’agit de rechercher des opportunités dans l’adversité ; faire plus – et mieux – avec moins ; penser et agir de manière flexible et simple. Le manager frugal est évidemment très éloigné de la figure classique du manager : il doit guider les équipes, les aider à trouver des solutions innovantes pour prendre des décisions intelligentes et éthiques lorsque la situation l’exige. Pour réussir à faire de la frugalité une vraie source de performance, quelques conditions sont nécessaires.

    Le passage de faire moins de mal … à faire… plus de bien !

    En 2000, Dennis Meadows affirmait qu’il est trop tard pour le développement durable. Il y a 22 ans, il était déjà clair pour lui que cette voie n’était plus une solution. Donc, il ne faut pas perdre trop de temps avec les « objectifs de développement durable».  Il est urgent de basculer vers le régénérateur ! Car une entreprise durable cherche simplement à réduire son empreinte carbone alors qu’une entreprise régénératrice cherche consciemment à élargir son empreinte socio-écologique en ayant une stratégie intégrée pour restaurer, renouveler et développer les personnes, les lieux et la planète (Radjou, 2021). Certaines entreprises comme Danone pratiquent la « triple régénération » et obtiennent des performances financières et un impact supérieur à ceux de leurs homologues axés uniquement sur la durabilité. Selon une étude de ReGenFriends, près de 80% des consommateurs américains préfèrent les marques « régénératrices » aux marques « durables » – jugeant le terme « durable » trop passif. Nous sommes donc en train de vivre le passage de l’approche « take-make-dispose » (prendre-créer-jeter) à un modèle régénérateur dans lequel la frugalité occupe une place centrale. C’est le passage de faire moins de mal … à faire plus de bien ! En Italie, des entreprises se sont associés avec des ONG, des think tanks et des fondations pour former Regeneration 20|30, une coalition placée sous le patronage de la Commission européenne. Elle vise à créer une économie régénératrice qui optimiserait le bonheur et le bien-être de tous les citoyens, tout en respectant les limites planétaires.

    Pour compléter la frugalité et tenter de comprendre comment rendre les systèmes plus flexibles et affronter les cygnes noirs le concept d’antifragile s’avère précieux. En effet, en se développant, les sociétés modifient leur environnement au point que celles-ci finissent par s’effondrer. La fin de l’empire romain est à méditer si l’on veut comprendre où mène l’évolution de nos sociétés actuelles. Kyle Harper (2019) nous apprend que l’effondrement de l’empire romain est lié essentiellement à deux facteurs: un changement climatique et une modification de l’environnement. Cela ressemble étrangement à ce qui se passe aujourd’hui.

    L’effondrement est une réalité, une évolution naturelle ! Des dizaines d’empires (Les Phéniciens, les Aztèques, les Romains, les Mongols…) ont été édifiés puis sont tombés.  Admettons que notre situation en Occident n’est pas l’état final du développement humain ! C’est une phase, et elle connaîtra le cycle qui a toujours existé. Il faut donc se préparer à faire face à l’inattendu, à affronter les bouleversements, à agir dans un contexte de cygnes noirs (Frimousse et Gaillard, 2021).

    Conclusion

    L’impasse de notre modèle de développement et des risques associés poussent à penser des systèmes productifs en capacité à rétablir un équilibre entre consommation et possibilité régénérative de la planète. Certes, les démarches et les stratégies de RSE ont permis des avancées significatives avec une prise de conscience chez certains dirigeants de l’importance de s’interroger sur la soutenabilité de leurs activités et des nouvelles façons de mesurer la performance. Mais, il semble intéressant d’explorer les réalisations des pays du Sud qui se sont érigés en pionniers d’une nouvelle approche au niveau des organisations : la frugalité.

    En Inde, en Chine et dans quelques pays émergents d’Afrique, pour s’affranchir de la rareté des ressources, les entrepreneurs et les managers font appel à l’innovation frugale afin de développer de nouvelles solutions à la fois abordables et durables. Désormais, ce concept fait son chemin dans les économies et les organisations des pays du Nord. Nous pensons qu’avec lui nous entrons dans une nouvelle phase d’une ère commencée il y a un siècle.

     

    Bibliographie

    Aktouf.O. 2002. La stratégie de l’autruche: Post-mondialisation, management et rationalité économique (Montréal,Ecosociété)..

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    Barabel M. 2021. « Les Makers préfigurent-ils le travail de demain ? » Anvie.

    Barabel M. 2022. « Le management frugal : nouvelle opportunité en période économique contrainte ? » Anvie.

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    Frimousse, S.2020. Revenir à un travail réellement humain : leçons des permanences africaines. Management et Datascience, 5(1). http://management-datascience.org/articles/14666/.

    Frimousse. S. et H. Gaillard. 2021. « Monde chaotique : au-delà de la résilience, vers l’antifragilité » Recherches en Sciences de Gestion 2021/1 (N° 142).

    Gattet. P. 2017. « Comprendre la stratégie par les ressources (resource based view) ». Xerfi Canal.

    Harper. 2019. Comment l’Empire romain s’est effondré : Le climat, les maladies et la chute de Rome. Editions La Découverte.

    Illich I. 1973. La Convivialité, Paris, Seuil.

    Jullien F. 2022. Moïse ou la Chine : quand ne se déploie pas l’idée de Dieu. Editions de l’Observatoire.

    Parmentier G. 2020.  Comment la créativité peut aider à surmonter la crise du Covid-19. The conversation.

    Penrose E. 1959. The theory of the growth of the firm, Wiley, New York.

    Radjou. N. 2021. « Au-delà de la durabilité, l’entreprise régénératrice. » Harvard Business Review.

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    Sarasvathy, S.D. 2009. Effectuation : Elements of Entrepreneurial Expertise. Cheltenham : Edward Elgar.

    Thoreau. D.H. 1854.  Walden ou la vie dans les bois,première édition (1854).

    Weil S. 1951. La condition ouvrière. Les Éditions Gallimard.

    Wernerfelt B. 1984. « A resource-based view of the firm ». Strategic Management Journal, vol. 5, p. 171-180.

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