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Éducation nationale et transformation numérique : les Labs du MEN.

  • Résumé
    Ces dernières décennies, notre société est confrontée à une transition culturelle intimement liée à la transition numérique. Ainsi les interactions, méthodes de travail et d’organisation sont bouleversées et demandent une adaptation sociétale notamment en termes éducatifs. Le présent article aborde la notion de la transformation numérique du système éducatif public français par le biais de Labs internes (existants et ayant existés) au ministère de l’éducation nationale : le Lab 110 Bis et le Numérilab. Une analyse comparée des deux entités a permis de mettre en avant les mécanismes, freins et leviers de transformation de l’administration centrale et de ses services déconcentrés.  L’objectif étant d’établir des recommandations visant à faciliter les démarches de transformation du secteur public et éducatif.
    Citation : Benallal, R. (Fév 2021). Éducation nationale et transformation numérique : les Labs du MEN.. Management et Datascience, 5(3). https://doi.org/10.36863/mds.a.15922.
    L'auteur : 
    • Reyan Benallal
       (bnl.reyan@gmail.com) - Institut de l'Entreprise
    Copyright : © 2021 l'auteur. Publication sous licence Creative Commons CC BY-ND.
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    Financement : 
    Texte complet

    Dans le contexte actuel, le système éducatif français, ayant pour objectif de former les futurs citoyens dans un monde actuel mouvant et pour un monde futur encore incertain, doit faire face à de nombreux enjeux nouveaux. Le projet de transformation numérique de l’éducation nationale est porté politiquement par le gouvernement sous le référentiel suivant : une transformation du secteur éducatif avec et par le numérique en vue de réguler un certain nombre de problèmes publics tels que l’échec scolaire ou la fracture numérique et sociale qui découlent d’un système bureaucratique vieillissant. Cette transition se fait en plus dans une certaine incertitude quant à l’avenir, notamment en termes de marché de l’emploi, de compétences recherchées, d’évolutions technologiques, de réglementation. En effet, ce bouleversement des modes de travail, de communication, et d’enseignement entraîne une prudence dans la prise de décision qui s’avère être délicate, dû à de nouveaux usages et à l’utilisation de nouveaux outils aux risques encore mal définis.

    Une difficulté majeure touche tout changement : l’attachement aux principes passés pour réaliser de nouvelles politiques dû à une prise de risque importante dans la prise de décision sans référentiel possible. Il s’agit de la notion de Path Dependency (Palier et Bonoli, 1999) (en français le sentier de la dépendance). Dès lors, cette transformation numérique à très grande échelle soulève la question de son contenu, instinctivement liée à la technologie et son utilisation, elle ne peut néanmoins pas s’y limiter. Elle est accompagnée d’une transformation culturelle impliquant de nouveaux usages, de nouvelles méthodes, de nouveaux environnements, avec des sociétés « virtuelles » ou communautés parallèles, régies par leurs propres règles, influençant et impactant indiscutablement ce que l’on qualifie de monde réel.

    Afin de faire face à ces nouvelles problématiques, le MEN tente de créer de nouveaux outils et entités disruptives et innovantes pour appréhender de manière plus concrète les bouleversements latents. Nous nous intéresserons ici aux différents Labs inhérents au Ministère de l’Education Nationale créés ces dernières années, dans le but de répondre aux besoins urgents de réorganisation du système, à savoir : le Lab 110 BIS (2018-aujourd’hui) et le Numérilab (en activité de 2014-2019, la mission d’incubation des projets numériques de la Direction du Numérique pour l’Education).

    La politique publique comme réponse à un problème public

    « Toute politique publique vise à résoudre un problème public, reconnu comme tel à l’agenda gouvernemental. Elle représente donc la réponse du système politico-administratif à un état de la réalité sociale jugé politiquement inacceptable. »(Knoepfel et al., 2006)

    Bien que contesté, le système français est reconnu pour être protecteur et social dans sa globalité. Néanmoins certaines défaillances sont pointées, notamment sur l’éducation et son accès qualifiés d’inégaux. Un problème public est un problème collectif social et donc sociétal. La notion sociale soulignée dans l’ouvrage coécrit par René Ballain (2005) est déterminante et doit être prise en compte dans l’analyse des politiques publiques choisies afin de saisir au plus près les rouages des mécanismes. Bien qu’indépendantes elles se doivent de répondre à un projet global qui défend certaines valeurs, dès lors la notion sociale prend une place importante dans la stratégie adoptée ne serait-ce qu’en termes de visibilité électorale. Ce critère impacte les politiques publiques de deux manières différentes. La première concerne la prise en compte de la question sociale dans la réflexion de la politique publique, sa caractérisation et son déploiement. La seconde est représentée par un discours tenu mettant en avant les dispositions sociales du dispositif visant à combler les lacunes du système actuel.

    « Il s’agit donc de concevoir l’Etat « en action » à partir des acteurs publics et privés impliqués dans un secteur particulier, de leurs ressources et des institutions régissant leurs actions : ces trois éléments de base permettent de comprendre les comportements, individuels, et collectifs, ainsi que les résultats qu’ils produisent en termes d’influence sur la société civile, comme en terme institutionnel, c’est-à-dire vis-à-vis de l’organisation du système politico-administratif. » (Knoepfel et al., 2006)

    Selon Peter Knoepfel, la prise en compte des acteurs privés impliqués dans le secteur va de soi, nous ajouterons pour celui de l’éducation la prise en compte et l’implication du secteur associatif.

    Le triangle des acteurs

    Nous devons définir précisément la politique publique. La méthodologie proposée par Peter Knoepfel et al.(2006), appelée le triangle des acteurs, permet une visibilité sur les ressources et différents acteurs impliqués dans la mise en place de la politique publique.

    Figure 1. Le chemin décisionnel

    Figure 2. Le triangle des acteurs

    A propos de la transformation culturelle 

    En ce qui concerne la transformation culturelle, les visions sont divergentes. En effet, si chaque interviewé reconnaît le fait que la transformation culturelle est indispensable à la réussite de ces changements, les causes de la transformation au sens global sont mitigées.

    D’un côté nous avons, ceux qui pensent que le numérique est la racine de la transformation culturelle et que celle-ci doit être entreprise pour repenser nos modes de fonctionnement afin d’en tirer le meilleur et d’augmenter l’efficience.

    D’un autre côté nous avons, ceux qui pensent que le changement est tout d’abord culturel, avec des nouvelles méthodes de travail, de pensée, d’organisation et que le numérique découle donc de ces innovations organisationnelles, interactionnelles et comportementales. La société n’a elle pas attendue pour s’acculturer et se transformer progressivement, peut-être malgré elle et sans contrôle réel, et plutôt avec un aspect consommateur passif. Nous pouvons citer l’exemple du Design Thinking, les méthodes collaboratives utilisées précédaient le numérique, et ont aujourd’hui revisitées à la lumière des nouveaux outils à disposition.

    Ainsi, cette notion crée des différences de visions significatives, notamment sur le déploiement et la réflexion stratégique, toutefois les désaccords sont rarement ciblés, et les échanges ne sont pas suffisamment profonds pour en pointer la racine.

    Le Numérilab

    Figure 3. Le Numérilab

    Le Numérilab joue un rôle de fédérateur et d’intermédiaire entre des acteurs associatifs, privés, publics et de la recherche afin de développer des projets notamment sur des thématiques R&D par le biais des expérimentations et des Groupes Thématiques Numériques. Il joue également un rôle d’accompagnement des entreprises et d’orientation des solutions en fonction de besoins sur le long terme. Existant de 2014 à 2019 puis en péril par rapport à la réorganisation de la DNE, celui-ci a produit de nombreux travaux, notamment axés sur la recherche comportementale et organisationnelle appliquée au numérique.

    Figure 4. Le fonctionnement du Numérilab

    Le Lab 110 bis

    Figure 5. Le Lab 110 Bis

    Le Lab 110 Bis joue un rôle de fédérateur et d’intermédiaire entre des acteurs associatifs, privés, publics, son existence se caractérise par un lieu original, la mise en place de concepts innovants, l’accompagnement de projets à court et moyen termes, l’organisation d’évènements ponctuels ou réguliers. L’un des objectifs est de mettre en place une base de ressources faisant référence à l’ensemble des thématiques étudiées en rapport avec le Lab et qui a vocation à être ouverte à tous.

    Figure 6. Le fonctionnement du Lab 110 Bis

    Une analyse comparée de deux entités

    Nous pouvons sur la base des analyses effectuées précédemment mettre en avant les similarités de ces deux entités :

    • Collaboration avec les mêmes écosystèmes
    • Un secteur d’activité similaire
    • Offrir une aide d’accompagnement au changement
    • Faire émerger l’innovation et acculturer aux transitions numériques les acteurs internes et externes au MEN
    • Créer un socle de ressources conséquent ouvert au grand public

    Nous pouvons ici noter deux principales différences :

    • En termes de ressources : Le Lab 110 Bis détient notamment un avantage particulier lié à son environnement et à son espace aménagé de façon dite innovante visant à favoriser les démarches collaboratives. Néanmoins le Numérilab quant à lui, détient un terreau de compétences plus importants permettant de couvrir plus de périmètres et donc d’avoir une visibilité plus concrète de la réalité du terrain.
    • En termes de gouvernance : Le Lab 110 Bis dispose d’un soutien politique fort lui permettant de mieux affirmer sa position et d’être accepté sur son périmètre d’action même s’il empiète sur d’autres entités. Le Numérilab quant à lui est dirigé par la partie administrative et ne jouit que d’un faible soutien hiérarchique ce qui représente d’ailleurs un problème majeur en termes de crédibilité.

    La vision du Numérilab est plus universitaire et protocolaire notamment dû à sa proximité avec la recherche, le Lab 110 Bis quant à lui a plutôt une démarche intuitive moins cadrée laissant ainsi plus d’espace à l’erreur et à la réorientation des objectifs sur des projets en cours.

    Le Lab 110 Bis est un Lab au sens physique du terme, permettant de mettre en relation des acteurs sur des actions précises et pouvant également servir de vitrine de communication pour la dynamique en place mais aussi pour la politique qui tente d’être mise en place.

    Le Numérilab quant à lui a un rôle plus opérationnel, visant à aller chercher des informations pour les recouper, mettre en relation et tenter d’en tirer des solutions intéressantes répondant aux problématiques du moment. Nous pouvons le qualifier de Lab intellectuel au sens où le lieu n’a pas pour objectif le travail collaboratif avec l’extérieur, ni même d’être un lieu physique de pratique. Mais permettre un lieu virtuel d’échange, de mise en relation, d’émergence de nouvelles idées, une sorte de forum permettant de mettre en relation tous les écosystèmes et toutes les compétences grâce à des interlocuteurs internes permettant de les accompagner dans le déploiement de cette transition. Le concept du Numérilab n’est donc pas lié à un lieu physique.

    À propos de l’influence politique

    L’aspect politique a une influence indéniable sur le rôle des Labs. Dans un premier temps, nous avons le Lab 110 Bis qui a été créé sur une commande politique, et donc a été soutenu, porté et orienté par le cabinet et le ministre. Cette proximité et ce lien direct hiérarchique offrent au Lab 110 Bis qui a su s’emparer de cette opportunité, une autonomie et la possibilité de gérer par eux-mêmes leur ligne éditoriale et les décisions. Le Lab 110 Bis peut répondre à des demandes particulières émanant de la politique, mais n’est pas en supervision constante, ce qui est d’ailleurs tout l’intérêt de ce type de fonctionnement.

    Le Numérilab quant à lui, est également fortement impacté mais d’une manière tout autre. Bien qu’à l’origine, il ait été créé pour répondre à des besoins politiques, notamment à destination du sénat et de l’assemblée nationale dans un rôle de veille et de prospective, le lien avec le politique s’est estompé au fil du temps. Le chemin décisionnel est ainsi totalement différent. Le Numérilab, ressent cette influence, de par la ligne éditoriale les sujets qui lui sont imposés, l’autonomie est ici nettement réduite et ne permet pas d’entreprendre grand-chose sans autorisation préalable. Les sujets impulsés, abandonnés, développés ou oubliés sont intimement liés aux calendriers et à l’actualité politique.

    Conclusion

    En résumé, bon nombre d’initiatives sont mises en place de toutes parts, à la fois en internes et en externes, nous pouvons toutefois marquer leurs impacts limités face à la grandeur du chantier en cours qui ne cesse de s’agrandir. Le rôle des Labs de l’éducation nationale, visant à faire émerger des concepts innovants répondant à des problématiques publiques est certes la hauteur en termes de compétences et d’expertises. Toutefois, ils sont fortement limités par leurs ressources notamment humaines. Cette restriction limite ainsi le nombre de projets entrepris et conditionne l’écho des dispositifs à des échelles micro. La gouvernance peinant à s’imposer faute de crédibilité et de poids face aux autres services, peut être incombée à des décisions politiques prudentes et timides, ne donnant pas de visibilité claire sur la délégation attribuée aux agents de l’administration centrale ou aux fonctionnaires en académies.

    Le plein potentiel de ces dispositifs ne pourra être exploité que dans le cadre d’un soutien politique important, assurant ainsi une protection, une délégation des pouvoirs bien déterminée, et une relation politico-administrative avec les acteurs externes clarifiées notamment en ce qui concerne le secteur privé et associatif.

    Pour conclure, le Numérilab et le Lab 110 Bis sont des leviers transitionnels importants à la fois en interne qu’en externe en tentant de structurer le système éducatif et son offre. Toutefois la mise en cohérence des différents dispositifs existants et des méthodes plus collaboratives et transversales à un niveau étendu à tout le ministère permettrait d’obtenir des résultats plus marquants et moins isolés qu’à l’heure actuelle.

     

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    Annexes
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