La recherche en gestion sans les entreprises : stop ou encore ?


Auteurs:

  • Olivier MAMAVI, enseignant-chercheur, Directeur des données de Management & Data Science
  • Caroline RICHE, maître de conférences, Rédactrice en chef de Management & Data Science
  • Romain ZERBIB, enseignant-chercheur HDR, Directeur de la publication de Management & Data Science

Bien que la recherche en sciences de gestion ait fait l’objet d’une dynamique d’institutionnalisation remarquable au cours des dernières années (multiplication des sociétés savantes, développement de conférences et de revues, prise de paroles dans les médias, etc.), cette discipline traverse actuellement une crise profonde qui se caractérise, notamment, par un désintérêt du monde de l’entreprise. 

Plusieurs pistes ont été avancées, y compris par les chercheurs en sciences de gestion eux-mêmes, pour tenter d’élucider ce phénomène. Les plus éloquentes pointent le manque de pertinence de la recherche (Soparnot et al. 2017),  l’alignement aux standards internationaux (Lussier et Chanlat, 2017), l’obsession de la publication (Rouquet, 2017) ou encore l’explosion des budgets exigés (Moriceau et al., 2017).

Dans ce contexte, la recherche ouverte en général, et les revues en open access en particulier, peut jouer un rôle crucial en aidant à impulser une nouvelle dynamique. Tout d’abord, en formulant une alternative au monopole des éditeurs scientifiques qui consolident les règles du jeu actuelles (Elseiver, Springer Nature, Wiley Blackwell’s et Taylor & Francis). Et en donnant la possibilité aux auteurs de bénéficier d’une audience plus vaste et plus variée grâce à du contenu haut de gamme accessible à tous et gratuitement.

Les dispositifs de la recherche ouverte

La recherche ouverte est un mouvement apparu au XVIIème siècle avec la création des sociétés savantes dans le but d’organiser une diffusion sans entraves des connaissances scientifiques. Il s’est notamment traduit par le développement des revues académiques.

La notion même d’ouverture ainsi que la nature et le statut des ressources accessibles, varient en fonction de la discipline scientifique (biologie, physique, gestion, etc.) et du pays concerné.

En 2018, la France a initié un plan national de la recherche ouverte. Le but ? Favoriser les avancées scientifiques, l’innovation, mais également les progrès économiques et sociaux.

La recherche ouverte a pour objet de bâtir un écosystème au sein duquel la science est plus cumulative, plus étayée par les données, plus transparente, plus rapide et plus accessible.

Un tel écosystème se traduit concrètement par un dispositif répondant aux trois points suivants :

  1. des données ouvertes (open data) afin de garantir l’utilisation des ressources,
  2. des outils libres (open source) pour faciliter le traitement et l’analyse de ces ressources,
  3. des revues accessibles (open access) afin d’assurer une large diffusion de la connaissance ainsi produite.

La nécessité d’intégrer ces trois éléments au sein d’un dispositif unique via une plateforme devient un enjeu.  Pour y répondre, de nouveaux acteurs sont apparus.

Le cas de la data science

Management & Data Science (MDS) compte parmi ces acteurs. Il s’agit d’une plateforme de recherche en open access qui étudie l’impact du digital et du big data sur le managment.

MDS organise des datas challenges afin de mettre en place de nouveaux processus d’élaboration de la connaissance. Le pricincipe est simple : les entreprises partenaires soumettent une problématique complexe accompagnée d’un jeu de données qualifiées (ouvertes). Et une communauté d’étudiants, chercheurs et professionnels tente de résoudre cette problématique dans le cadre d’une compétition centrée sur la data. Les meilleurs résultats font l’objet de publications (articles scientifiques, études de cas, avis d’experts) accessibles à tous.

L’éventail de problématiques est vaste (renforcer l’affluence à un événement, anticiper un désabonnement, optimiser les investissements, endiguer le turn-over, etc.). A ce jour, l’un des leaders européens du télépéage, en partenariat avec l’ADETEM (1er réseau des professionnels du marketing en France), propose un concours pour repenser la mobilité.

Pourquoi un data challenge ?

L’intérêt d’un data challenge est triple.

Une opportunité pour le chercheur

Pour le candidat, il s’agit de participer à un événement qui lui permet d’être repéré, et idéalement récompensé, via un écosystème de référence dans son domaine de compétences (jury, sponsors, donneur(s) d’ordre).

Le fait de participer à un data challenge est en effet un moyen efficace de promouvoir son savoir-faire au travers du classement final et de l’exposition médiatique dont bénéficie les vainqueurs.

C’est alors un véritable levier de démonstration d’efficacité d’une expertise acquise au fil des années, mais également de l’utilité de celle-ci.

Le laboratoire de rattachement du candidat pourra par ailleurs organiser sa stratégie autour de ces événements qui, en plus de la dynamique qu’ils génèrent, peuvent constituer un modèle de financement.

Une opportunité pour l’entreprise

Pour un donneur d’ordre, l’intérêt majeur est de fédérer à moindre coût un ensemble de talents dédiés à la résolution de SA problématique.

On aboutit en conséquence à une gestion de la R&D façon plate-forme d’innovation avec, à la clef, un véritable décloisonnement entre les différentes parties prenantes de la recherche.

Le fait de recourir à un data challenge permet, en effet, de s’adresser aux meilleurs talents (tout pays et institution confondu) à défaut de solliciter un acteur en particulier.

Et ce, pour un montant équivalent au gain que l’entreprise est prête à accorder aux meilleures propositions. À savoir, un coût généralement négligeable pour la firme au regard de la prestation perçue, mais non moins important pour le vainqueur.

On aboutit en conséquence à une véritable relation gagnant-gagnant.

D’autant, que l’entreprise aura in fine accès à un vaste éventail de candidats hiérarchisés en fonction de la pertinence des propositions formulées (qu’elle pourra par ailleurs recontacter).

Mais aussi… pour l’enseignement supérieur

Mis à part l’avantage pour le chercheur et l’entreprise, le data-challenge est également un fantastique levier d’animation pédagogique.

Il permet en effet, à partir des mécanismes du jeu, de dynamiser et d’articuler la pédagogie autour d’un besoin concret d’entreprise et d’un événement qui s’achève par une évaluation objective, source de retours et d’apprentissages académiques.

Le fait de proposer aux étudiants, lorsque la thématique le permet, de décrocher la victoire est un défi stimulant.

L’école ou l’université pourra par ailleurs déplacer le curseur concurrentiel en conviant d’autres institutions au challenge.

Et au professeur de déterminer s’il envisage de faire concourir les élèves à titre individuel, en classe entière, en équipe école, inter-écoles… les combinaisons sont infinies.

Quelle que soit la formule choisie, le data challenge apporte la preuve que les connaissances acquises en classe ont non seulement vocation à être opérationnalisées, mais sont de plus vivement attendues par les entreprises pour répondre à leurs problèmes, créant ainsi un continuum fertile entre écoles et marché.

Une éventuelle victoire permettra, enfin, de mettre en avant le candidat et/ou l’institution de formation, au travers d’une communication qui tranche avec le sempiternel discours centré sur les accréditations académiques.

De la recherche ouverte à l’innovation ouverte

Les datas challenges, à l’heure de la numérisation des organisations, constituent en somme une opportunité concrète pour redéfinir le tryptique production-transmission-application des savoirs (Barbier, 2018).

Ils remettent l’entreprise au cœur des préoccupations de la recherche en science de gestion et matérialisent le rapprochement entre les univers académiques et professionnels.

Un changement de cap

Le fait d’entreprendre une démarche stratégique d’innovation/recherche ouverte, drivée par la data, implique toutefois un véritable changement de paradigme.

L’ouverture implique en effet de repenser les relations entre le monde académique et celui de l’entreprise, d’intégrer de nouveaux processus d’incitations et d’adopter la culture réseaux.

Il s’agit à cet égard d’un mouvement dont la réussite repose significativement sur la vision des managers et des académiques. Gageons qu’il prendra de l’ampleur ! 

 

2 Comments on La recherche en gestion sans les entreprises : stop ou encore ?

  1. diriez vous qu’il s’agit de recherche fondamentale ou appliquée en gestion ?

  2. Romain ZERBIB // 15 avril 2019 á 18 h 21 min //

    Je dirais plutôt appliquée. Mais selon moi les sciences de gestion ont rarement (jamais?) inventées de nouvelles théories. Les plus éloquentes dans nos manuels étant le plus souvent issues des sciences économiques, politiques, sociologiques et psychologiques.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.