Pourquoi la suppression des professeurs de business school permettra de mieux former les managers de demain

Les nouvelles technologies perturbent considérablement notre modèle éducatif. Dans un monde où le collaboratif l’emporte, le modèle éducatif magistral et descendant hérité du XIXème siècle est disqualifié.

Aujourd’hui, les outils digitaux laissent la possibilité aux formateurs de s’affranchir des limites imposées par le temps et l’espace. Grâce à eux, les établissements peuvent toucher de nouvelles cibles, s’ouvrir à de nouveaux marchés et proposer une formation de qualité accessibles par tous, partout et tout le temps. Cependant, force est de constater que la révolution digitale est souvent présentée uniquement comme un mode de transmission supplémentaire des cours en ligne. Les établissements d’enseignement peinent l’inclure comme outils stratégique mettant en péril la qualité de la formation des managers de demain.

L’obtention du diplôme se base, dans la plupart des établissements,  sur la capacité des étudiants à écouter un professeur transmettre, dans une même salle, un savoir, à assimiler ce cours et à le restituer le plus fidèlement possible. On décerne donc un diplôme essentiellement à l’issue d’un processus de reproduction du cours. Or, nous savons que les jeunes générations vont changer 10 à 15 fois de métiers dans une économie gagnée par le capitalisme cognitif. Aussi la formation ,aujourd’hui , ne peut plus se donner l’érudition comme objectif à cause, entre autres,  de la rapide obsolescence des connaissances hyper-spécialisées. Il est nécessaire de permettre aux étudiants de cultiver leur capacité d’innovation, de créativité, leur adaptabilité, leur capacité à apprendre à apprendre que le modèle éducatif ,mis en place dans la plupart des établissements d’enseignement supérieur, ne permet pas de travailler.

Or, dans les métiers d’aujourd’hui et de demain, la seule connaissance ne fait plus la différence. Ce modèle éducatif ancien était pertinent lorsqu’il s’agissait de former des cadres pour diriger une main d’oeuvre pendant la révolution industrielle. Même si certains métiers en tension en communication, en marketing, en digital ou en RH ont l’intention de recruter pour faire face aux évolutions des missions et des compétences, un employeur sur 5 (18%) selon un sondage OpinionWay , estime que les candidats reçus ont été bien préparés à occuper des postes au sein de l’organisation.  24% des recruteurs estiment que les diplomés ne pas préparer du tout à l’emploi. Plusieurs compétences cruciales pour exercer des responsabilités en entreprises aujourd’hui ne sont pas préparées à l’école. 49% des recruteurs estiment que les jeunes professionnels manquent de qualités relationnelles, 53% des candidats retenus ne savent pas travailler en équipe, 38% sont incapables de résoudre des problèmes et attendent que leur supérieur leur dictent la solution, 41% manquent de créativité. Les recruteurs sont alors contraints de remettre en cause les compétences des jeunes recrutés et de rompre leur période d’essai. 57% d’entre eux estiment que l’établissement de formation a trop mis l’accent sur la théorie plutôt que sur la connaissance du monde réel, 42% considèrent que les stages et l’apprentissage pratique n’est pas assez développé.

Le business model des établissements d’enseignement supérieur est construit de manière linéaire sur la transformation d’étudiants après l’action d’une équipe de professeurs. Le succès de ce modèle économique dépend surtout de leur capacité à ajouter une valeur la plus différenciante possible à bas cout. Autrement dit, de faire appel aux professeurs les plus renommés en les payant le moins possible.

Dans un tel contexte, les établissements d’enseignement supérieur peinent à considérer le digital comme un des seuls outils structurants de leur modèle économique pour deux raisons

  • D’abord, pour exister sur le marché international, les établissements d’enseignement supérieur ont fait le choix de concourir à des labels internationaux comme EQUIS, AACSB et AMBA faisant de la recherche le pilier de leurs critères qualité. Les établissements n’ont d’autres choix, pour attirer les meilleurs étudiants de recruter les meilleurs chercheurs en leur proposant des rémunération très élevées. La recherche alourdit donc considérablement les budgets des écoles.
  • La seconde raison découle de la première. Le modèle d’enseignement supérieur français repose sur la production de connaissance. Un chercheur professe du haut de sa chaire un cours qu’il a préalablement construit de manière unilatérale. Le professeur déverse son cours sur un groupe d’étudiants muets accaparés à prendre des notes aussi fidèles que possible. Ce modèle pédagogique doctrinaire ne permet pas de composer une grille de lecture de notre société ni d’articuler une réflexion cohérente. La pensée y est cadrée, dirigiste, orientée par la réflexion d’un enseignant sans remise en cause possible et ne propose aux étudiants qu’une voie unique à suivre. La classe y est structurée par un pouvoir hiérarchique et autoritaire aux antipodes du modèle collaboratif introduit pas les technologies du digital.

Cependant, un ensemble de facteurs devraient accélerer la transformation digitale : émergence de nouveaux modèles économiques entrainant une déqualification partielle des collaborateurs en entreprise, un nouveau paysage de l’emploi constitué par un regain du travail indépendant, une pluriactivité des actifs, une distanciation de la relation à l’entreprise et un nouvel équilibre entre temps de travail et loisirs. Partant, la formation devient un impératif incontournable et il est nécessaire de recréer la relation à l’école pour être en mesure de se former partout et tout le temps. L’enjeu n’est pas uniquement une question d’accroissement des revenus pour les business schools mais aussi d’éviter pour quelques unes la sortie du marché à cause entre autre de la réduction des financements de la part des organismes de tutelle et d’une difficulté à se différencier dans un monde ultra concurrentiel cadré par la nécessité de répondre aux critères qualité des accréditations.

La révolution digitale a entraîné une révolution copernicienne de la formation. La pédagogie ne doit plus être centrée sur la connaissance qui serait détenue uniquement par l’enseignant mais sur l’apprenant. Adossée à cette plateforme pédagogique, une business school pourra permettre aux différentes cibles d’accèder aux meilleures formateurs du monde et de valoriser un diplôme reconnu. Que ce soient les jeunes diplômés ayant besoin d’ajouter une expertise à leur domaine de compétences pour s’imposer sur un marché opportuniste, aux managers expérimentés de renouveler ses compétences pour se maintenir à l’emploi ou aux demandeurs d’emploi de pouvoir changer de vie en acquérant des compétences complémentaires indispensables pour changer d’activité. L’utilisation d’une logique customer centric mise en place grâce à l’exploitation des datas est également l’opportunité pour le secteur de la formation de sortir de l’empilement des connaissances pour inciter l’étudiant à suivre des enseignements complémentaires en fonction de la cartographie des compétences dont il a besoin pour matérialiser son projet professionnel en s’appuyant sur ses atouts et en répondant à ses besoins en fonction de son parcours professionnel et personnel.

Dans ce contexte où l’industrie éducative est devenue globale et concurrentielle, la nouvelle business school formera réellement les managers de demain lorsqu’elle aura pu s’affranchir de ses professeurs. Les fonctions de transmission et la production de connaissance resteront essentielles. Cependant, ils devront également s’ouvrir à d’autres missions et seront coordinateurs d’un écosystème élargi, à la fois designers de contenus pédagogiques, architectes de compétences sur un parcours individuel, interprétes de la donnée, mobilisateurs de communauté pour une co-construction des apprentissages, prospectivistes sur les métiers et les compétences de demain pour mettre en place une vraie logique d’adaptative learning. Ils ne pourront plus se contenter de donner un cours figé. Le risque des automatismes, l’absence de distance critique, la variété des profils des apprenants et l’évolution de leurs besoins, les limites technologiques sont autant de facteurs qui obligent le formateur à revoir sa copie.  Précision, prédiction et « data literacy » (culture de données) seront forcément les compétences du designer pédagogique augmenté. Adossé à ces capacités technologiques, d’algorithmes et de d’outils de prédiction,  le professeur d’hier sent bien que plus on l’équipe, plus ses missions historiques sont obsolètes et inopérantes.

 

Geoffrey Martinache est directeur pédagogique de Sciences-U Lyon, responsable national des bachelors by eductive et d’Esupcom. Il est chargé de l’innovation pédagogique du groupe Eductive.

 

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