L’effet « Lucy » ou la vraie histoire de l’ubérisation

Rémi Maniak, Télécom ParisTech – Université Paris-Saclay

La France cristallise sur « l’ubérisation » et l’apparition de nouveaux super-intermédiaires comme Uber, Freelancer, Blablacar, etc.

Côté Silicon Valley, la fièvre de la « disruption » effraie toutes les entreprises en place, devant la possibilité qu’un produit ou service connecté viennent faire mieux que l’existant, pour beaucoup moins cher.

Et partout dans le monde, les sociétés s’inquiètent car ces bouleversements viennent fragiliser les relations économiques et sociales établies, issues de décennies de construction de consensus.

Ces inquiétudes sont fondées. En réalité, tous les éléments sont réunis pour que le saccage s’amplifie.

Lucy ou la disruption numérique

Pour se représenter la puissance de ce chambardement, il est éclairant de faire une analogie avec le film Lucy de Luc Besson (2014). Dans ce film, une drogue permet à Lucy (interprétée par Scarlett Johansson) de décupler la puissance de son cerveau. Nous ne l’utilisons, semblerait-il, qu’à hauteur de 10 % de ses potentialités. En décuplant à la fois tout le potentiel de chaque neurone, et les liens entre chacun d’entre eux, cette drogue provoque un effet boule de neige et emmène son cerveau vers des sommets : 20 %, 40 %, 60 %…

L’essor exponentiel des technologies numériques (informatique, électronique, traitement du signal…) provoque actuellement le même effet. Non pas sur le cerveau humain, mais sur l’ensemble du système économique et social. Il suffit de se représenter que chaque neurone de Lucy est un objet (les fameux « objets connectés »), ou un être vivant (humain ou non). Dès lors, on peut commencer à réaliser que la vague numérique est en train de décupler les potentiels inscrits dans chaque objet et chaque être vivant, et les possibilités de liaison entre eux.

De 10 % à 20 %, c’est déjà la révolution

L’an 1 a permis de passer de 10 % à 20 %. Nos vieilles machines à écrire (un type de neurone) sont progressivement devenues des ordinateurs relativement performants. Puis ces neurones se sont connectés, donnant naissance au réseau Internet. Cela a déjà été une secousse…

Les industries totalement dématérialisées ont été emportées (musique, agences de voyages…). En « body-buildant » et en connectant les machines à écrire, on avait déjà en quelque sorte « ubérisé » beaucoup d’activités. Par la puissance de l’ordinateur, chaque neurone pouvait exécuter seul ce qui auparavant nécessitait une armée : écrire, calculer, dessiner, monter des images et des sons… Et dès que la connexion de ces neurones a été rendue possible, chacun s’est saisi de ces nouveaux potentiels, à sa manière. Prenons deux exemples.

En 1999, Napster a amorcé le mouvement de disruption de l’industrie de la musique. Nous assistons quinze ans plus tard aux ramifications naturelles de ces nouvelles connexions : l’amateur de musique ne fait pas que pirater, il participe directement au financement de jeunes artistes prometteurs. Des studios de production low cost ont décapité des majors régnant sur la musique depuis des décennies. Les artistes existants tentent de composer avec ces nouvelles règles du jeu. Des nouveaux peuvent émerger en se passant d’intermédiaires.

Dans un autre domaine, l’activité de négoce, occupant depuis des centaines d’années des populations entières, a pu brutalement être réalisée par un réseau d’ordinateurs d’abord asservis à l’humain, puis totalement autonomisée via le « trading haute fréquence » (qui assure aujourd’hui 90 % des transactions financières). Là aussi, des intermédiaires ont disparu. Des plateformes ont émergé. Les traders « old school » ont dû réapprendre leur métier ou ont été mis sur la touche. De nouveaux traders pirates ont émergé.

Et on pourrait multiplier les exemples de cette ubérisation précoce.

20 % c’était déjà beaucoup. Mais cette époque était juste une sympathique vaguelette, issue simplement du développement d’un type de neurones (grosso modo la machine à écrire) et de la connexion de ces neurones avec un réseau assez pauvre (TCP-IP, débits assez faibles).

De 20 % à 40 %, ce que nous appelons « ubérisation »

Ce que nous appelons aujourd’hui « uberisation » va bien au-delà. Nous sommes encore groggy par ce shoot qui nous a fait passer de 20 % à 40 % (estimation arbitraire) en un temps record. Cette secousse a révélé des « valeurs dormantes » enfouies dans chacun des objets, chacun des êtres vivants, dès lors qu’il est dopé au numérique et qu’il est connecté en ultra haut débit avec tout le reste.

Le premier type de neurone, ce sont les objets. Cette « histoire de l’ubérisation » permet de mettre en relief cette mode agaçante des « objets connectés ». Prenons deux exemples.

L’Internet des objets est déjà là
Pixabay

Un radiateur d’appartement traditionnel est un neurone très peu performant. Remplacez la résistance par des microprocesseurs, et connectez-le au réseau, vous pourrez d’une part avoir le même rendement thermique pour l’occupant de l’appartement, et vous pourrez exploiter la puissance de calcul de ces processeurs et « l’offrir » à qui le souhaite au sein du réseau mondial. C’est la promesse de Qarnot Computing, une des startups phares de notre écosystème de Paris Saclay.

La voiture connectée constitue également un exemple emblématique. Un véhicule non connecté est aujourd’hui assez pataud. Il ne sert souvent qu’à son conducteur, et il constitue surtout une source d’externalités négatives pour la société (accident, pollution, congestion des réseaux routiers et des villes…). Les technologies numériques permettent d’envisager à court terme un véhicule totalement autonome et connecté. La voiture devient, dès lors, un objet capable de livrer un nombre incalculable d’informations sur les environnements qu’il traverse (l’état des routes, les horaires d’ouverture des magasins…) et de devenir un objet disponible pour d’autres quand il n’est pas utilisé par son propriétaire. De quoi rêver.

Le deuxième type de neurone n’est rien d’autre que l’humain lui-même. Le premier smartphone était aussi anodin que le premier PC. À première vue, il n’a fait que connecter un objet comme la machine à écrire : le téléphone. En réalité ce fut le premier acte de l’augmentation massive de la performance de l’humain. Chaque année, 1 milliard de personnes basculent sur smartphone. Et chaque mois le temps de connexion sur ordinateur perd du terrain face au smartphone : nous vivons cette année le point de basculement, 50 % de notre temps de connexion se fait par smartphone. Cette augmentation des capacités de l’humain n’est pas prête de s’arrêter. Les montres, les implants NFC/RFID, les casques de réalité augmentée… sont aujourd’hui marginaux. Rendez-vous dans deux ans.

Connecter les « actifs dormants » pour les réveiller

Connecter les humains en temps réel leur permet d’exploiter ce qu’on appellerait, en langage comptable, leurs « actifs dormants ». Un individu dispose d’un appartement ou d’une voiture qu’il n’utilise qu’une faible partie du temps ; cet actif peut être utile pour quelqu’un, et la connexion des individus permet de les relier et d’organiser la transaction via AirBnB ou Drivy. Un trajet avec leur voiture ? Les sièges libres peuvent être valorisés via Blablacar, et bientôt le coffre pourra livrer les colis d’Amazon. Un achat sur Amazon ou un message sur les réseaux sociaux ? Ces activités nourrissent le « big data commercial » en améliorant le ciblage client à l’infini (voir la notion de Digital Labor).

Potentiellement chaque « actif » dont chacun de nous dispose (en propriété ou non), chaque activité que nous réalisons (se déplacer, parler, donner un avis…), peut être exploité par soi ou par un autre. Et les biotechnologies permettront d’aller encore plus loin, en exploitant tout le potentiel des êtres vivants (humains, plantes, animaux…) et les avantages compétitifs de leurs mécanismes internes.

Là encore, la connexion de ces potentiels au gigantesque réseau neuronal unifié (« web X.0 », X>3) permet d’augmenter à l’infini le « marché » des bénéficiaires. Un humain, un ordinateur, pourra à un moment donné trouver un intérêt à exploiter ces actifs qui jusqu’ici étaient dormants. Là encore, nous verrons l’apparition de plateformes organisant l’intermédiation des transactions qui ont le plus de valeur. Et là encore, les « vieux neurones » (entendre « non bodybuildés, non connectés ») devront s’aligner ou disparaître.

L’ubérisation n’est qu’une étape

Ce qui s’ouvre depuis quelques années est ni plus ni moins que l’activation d’une capacité neuronale globale bien supérieure à ce que nous avons connu jusqu’ici. Chaque type de « neurone » peut y trouver un rôle, et réclamer la valeur ajoutée qu’il lui apporte.

Est-ce possible d’aller encore plus loin ? Bien sûr. Que se passera-t-il quand on atteindra 100 % ? Dans le film Lucy, même Morgan Freeman ne le sait pas.

Réduire ce mouvement à des modes comme la « disruption », des technologies (web 3.0, 4.0…) des « marchés » comme « l’internet des objets », ou des méfiances sociales comme l’ubérisation ne rend pas justice à ce qui nous arrive. Il faut prendre conscience du fait que désormais, chaque entité (humain, plante, objet…) peut utiliser un potentiel dont il n’avait pas pris conscience jusqu’ici. Inéluctablement, ceci va donner naissance à des plateformes, des services qui vont faire connaître, valoriser et gérer ces transactions, reléguant certains de nos usages et leurs acteurs historiques.

La peur ne conduit qu’à l’inaction. Il est urgent de comprendre les nouvelles règles du jeu de ce tourbillon numérique.

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The Conversation

Rémi Maniak, Maître de Conférences en sciences de gestion , Télécom ParisTech – Université Paris-Saclay

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.